dimanche 16 mars 2008

Questions à un appelé en Algérie (mai 1955-avril 1957)

André Décérier, originaire de Haute-Savoie, a été envoyé en Algérie de mai 1955 à avril 1957, soit quasiment deux ans. La durée de son service a été prolongée au delà de la durée légale. Il a bien voulu répondre à nos questions et je l'en remercie chaleureusement.

Dans quel cadre êtes-vous allé en Algérie ? Quels étaient vos grades, corps et fonctions ? Quelle était la durée prévue et quelle fut la durée réelle de votre service ?

J'ai été incorporé au 3è Régiment d'Infanterie coloniale à Maisons-Laffitte, au début du mois de novembre 1954 (après avoir résilié mon sursis fin octobre, avant le début de la guerre d'Algérie).

La durée légale du service militaire était alors de 18 mois et rien ne laissait présager qu'il pourrait en être autrement. Je pensais donc revenir à la vie civile à la fin du mois d'avril 1956.

Je suis parti en Algérie en mai 1955 après 6 mois d'armée pendant lesquels :

  • J'ai "fait mes classes",
  • J'ai suivi un peloton préparatoire aux EOR (écoles formant les officiers de réserve) mais j'ai échoué au concours d'entrée : si j'avais suivi les cours de la Préparation Militaire Supérieure (PMS) pendant mon sursis, je serais entré directement aux EOR mais je n'étais pas assez militariste pour cela.
  • J'ai suivi le peloton d'élève caporal : j'ai "brillamment" réussi 32e sur 36 reçus !

En Algérie j'ai été affecté à la 3e compagnie du 4e Bataillon de Chasseurs à Pied avec le grade de caporal. J'ai immédiatement été envoyé au peloton d'élèves sous-officiers avant de réintégrer mon unité.

Dans quel état d’esprit étiez-vous à votre arrivée ?

Je suis parti en Algérie contraint et forcé mais sans avoir conscience de risquer ma vie. En mai 55, en France métropolitaine, nous n'avions pas l'impression que la situation là-bas était très grave et, même après mon arrivée, j'étais loin d'imaginer la suite.

J'avais déjà une certaine culture politique et j'étais persuadé qu'il faudrait un jour rompre avec le mythe d'une Algérie partie intégrante de la France. Je ne pensais peut-être pas encore que l'indépendance était inéluctable, j'espérais une solution à l'amiable qui satisferait ceux qu'on appelait les "Français musulmans" tout en ménageant les intérêts des "Pieds-Noirs".

Cet état d’esprit a-t-il changé ? Pourquoi ?

Mon état d'esprit a changé très vite à la suite de plusieurs constatations :

- l'aveuglement de la population européenne que j'ai eu l'occasion de rencontrer :

  • il ne fallait surtout pas accorder plus de droits aux Algériens et s'en tenir au statut de 1947 qui faisait de la plupart des Algériens des citoyens de seconde zone, il faut signaler que ce statut, trop "libéral" aux yeux de certains, était bafoué et que les élections étaient faussées,
  • il fallait réprimer la rébellion naissante dans le sang, comme à Sétif et Guelma en 1945.

- La grande misère des fellahs (petits paysans algériens) :

Les journaliers, qui possédaient peu (ou pas du tout) de terres cultivables étaient traités en sous-prolétaires par les gros colons,

Les petits propriétaires, qui avaient été refoulés par la colonisation dans les zones les moins fertiles

Dans l'Est et le Nord-Constantinois, régions que je connais le mieux, l'habitat était misérable (l'Est étant pire que le Nord) et le réseau routier dans la campagne était limité à la desserte des fermes des colons. Pour joindre les mechtas (hameaux) isolés, il y avait au mieux des pistes, au pire des sentiers muletiers.

Remarque : Je ne peux pas parler de la population algérienne urbaine que j'ai peu côtoyée.

- Le comportement de l'armée envers la population rurale :

Manque de respect des populations par les officiers et sous-officiers d'active qui croyaient continuer en Algérie la guerre d'Indochine,

Suspicion généralisée : tout comportement "hétérodoxe" était considéré comme suspect,

Chapardage généralisé au cours des opérations (razzias sur la volaille et sur épiceries "de bled) : la plupart des mechtas un peu importantes possédaient une "épicerie" (un simple gourbi avec quelques marchandises de première nécessité (conserves, sucre, savon, lait concentré, café, huile, etc…) : le lait concentré était très recherché par les "pillards". Les gradés laissaient faire et étaient les premiers à manger du poulet rôti au cours des opérations.

Manque de respect (euphémisme !) de la troupe envers les femmes.

À ce propos, je parle de ce qui s'est passé dans mon unité. D'autres unités se sont mieux comportées et le Lieutenant-Colonel Pierre-Alban THOMAS (auteur de "Les désarrois d'un officier en Algérie) qui commandait alors la 2e Compagnie du 4e BCP et avec qui je suis en relation épistolaire m'a déclaré qu'il n'imaginait pas que ceci ait pu exister ; dans sa compagnie, ça ne se pratiquait pas.

Ce comportement a été totalement contreproductif et a contribué à dresser contre nous des populations rurales qui n'étaient peut-être pas prêtes à prendre les armes dès 1955.

Dès la fin de l'année 1955, j'ai compris que "ça se terminerait mal" pour nous, mais je croyais encore à une solution politique grâce à un gros "lâchage de lest" de la part des autorités françaises, comme cela a été fait en Tunisie et au Maroc.

Avez-vous dû vous servir de votre arme ?

J'avais une arme en permanence, même la nuit (elle était alors à mon chevet) mais j'ai eu la chance de ne jamais avoir à m'en servir contre un être humain.

Avez-vous eu le sentiment de mener une guerre juste ? Avez-vous eu le sentiment de trahir votre conscience ? (vous parlez je crois de complicité passive et active)

Le mot "guerre" ne me semble pas approprié en ce qui me concerne, au moins au début car nous n'avions pas une armée contre nous mais des guérilleros peu armés qui tentaient des "coups", des embuscades, avant de se retirer aussitôt et de se fondre dans la population civile. En ce qui concerne mon bataillon, le premier combat évoquant une scène de guerre s'est produit le 13 janvier 1957 quand la 1ère compagnie est tombée dans une embuscade meurtrière et a dû livrer bataille pour se dégager (avec le secours de l'aviation !).

Officiellement, nous faisions des opérations de maintien d'ordre contre des gens qui, les armes à la main, contestaient cet ordre. Je considérais cet ordre comme totalement injuste donc notre action était injuste. Du coup, j'éprouvais une certaine sympathie pour la cause de nos adversaires : pour leur cause mais pas pour leurs méthodes.

J'ai donc eu des cas de conscience et je me suis dit parfois : "Si j'étais Algérien, je serais fellagha". Un autre – qui ne partage pas vraiment mes idées - l'a écrit dans un livre, beaucoup plus tard : Bigeard !

Au début, j'ai été choqué par ce que je voyais, j'aurais aimé protester mais je n'ai pas osé, aujourd'hui encore je me reproche ce que je considère comme une lâcheté. Avec le temps, on est moins choqué, on se blinde et on commence par être complice passif devant le vol de bovins pour améliorer l'ordinaire (du bétail qui appartenait à de pauvres paysans) puis insensiblement on passe du "recel subi" au "recel sur commande", c'est cela que j'appelle la complicité active. Quand j'ai réalisé que j'avais franchi un pas, je me suis dit : "de quoi ne serais-je pas capable dans six mois" ? Au début, on fait naturellement la distinction entre le bien et le mal puis arrive un moment où il faut faire tout un raisonnement intellectuel pour distinguer ces deux notions.

Heureusement que j'ai eu la chance de ne plus partir en opérations après ma nomination à la section de commandement comme sous-officier d'ordinaire. Qu'aurais-je fait si un copain avait été tué sous mes yeux au cours d'une opération ? Je ne peux pas répondre…

Je corresponds avec un ancien de mon bataillon, mais d'une autre compagnie je ne l'ai jamais rencontré, pas même en Algérie. Il a participé à l'opération du 11 mai 1956 au cours de laquelle 79 villageois ont été tués par représailles ; cinquante-deux ans après, il ne s'en est pas encore remis. Il est psychologiquement très perturbé (et encore plus depuis qu'il est retraité et qu'il a le temps de penser). J'ai essayé d'évoquer cet épisode au cours d'une conversation téléphonique, mais il se bloque, je n'arrive pas à savoir comment ça s'est passé, je sens qu'il redoute ma réprobation. Je me refuse pourtant de juger son comportement de l'époque car, si j'avais été avec lui ce jour-là, je ne sais pas comment je me serais comporté.

Pensiez-vous que cette guerre pouvait être gagnée d’une manière ou d’une autre et le souhaitiez-vous ?

Je poserais autrement la question : pouvait-on faire cesser le conflit en supprimant ses causes ? Jusqu'aux élections du 2 janvier 56, peut-être. Le Front républicain a été élu pour ça mais, après la "capitulation des tomates", les Algériens ont perdu toute confiance. Si Guy Mollet avait eu le courage d'appliquer un programme voisin de celui proposé par de Gaulle en 1958 (intégration, égalité des citoyens), je pense que tout aurait été encore possible. En mai 58, c'était déjà trop tard : pour les Algériens, désormais, c'était "indépendance inconditionnelle" ! Après l'échec des propositions de de Gaulle, on aurait pu continuer la guerre (une vraie guerre désormais) pendant 10 ans, 15 ans sans changer le résultat final.

Si on pouvait refaire l'histoire, je pense qu'une solution eût été possible grâce à un accord entre un Mandela algérien et un de Klerk pied-noir [De Klerk est le dirigeant blanc sud-africain qui a mis fin à l'apartheid en 1990]. Dans quel cadre ? Un cadre franco-algérien ou un cadre algérien en coupant le cordon ombilical avec la métropole ? Questions sans intérêt puisque c'était un rêve, mais un beau rêve.

Quelles relations aviez-vous avec les Européens ?

J'ai eu peu de rencontres avec des Européens :

des commerçants,

deux familles dans lesquelles j'ai été invité pour un repas,

un aumônier "ultra" et répressif à tout crin,

un chauffeur de camion qui m'a pris en "stop"

des enseignants,

des passants,

un gros colon qui faisait semblant de ne pas nous voir alors que nous protégions sa ferme.

J'ai eu aussi une correspondante européenne que j'ai rencontrée très brièvement, une seule fois.

Il était difficile d'aborder le problème algérien avec eux ne serait-ce que pour des raisons de courtoisie. Beaucoup, bardés de certitudes, m'ont laissé un souvenir au mieux "insipide" parfois désagréable mais j'ai quand même rencontré quelques rares personnes avec qui on pouvait échanger des propos intelligents.

Et avec les Algériens ?

J'ai rencontré plus d'Algériens que d'Européens :

des commerçants urbains ou ruraux,

des paysans,

des anciens combattants des guerres de 14-18 et 39-45,

des jeunes dans les villages de Petite Kabylie (en septembre 55),

deux instituteurs,

J'ai eu aussi une correspondante algérienne, une lycéenne d'environ 18 ans. Nous échangions des propos très "sages" à propos des coutumes des Européens et des Algériens, du problème du voile (qu'elle ne portait pas sauf quand elle voulait "se déguiser"), de la religion musulmane. Le seul propos politique est venu d'elle quand elle m'a avoué qu'elle était la nièce d’un dirigeant du FLN réfugié au Caire ! Si mon commandant de compagnie avait appris que je correspondais avec la nièce d'un de nos pires ennemis !!

Certaines de ces rencontres ont été très intéressantes, deux exemples :

un instituteur très francophile (en juin 55) : est-il resté francophile par la suite ou a-t-il été exécuté par le FLN ?

le boulanger de Ziama-Mansouriah qui était devenu un ami et qui – j'en ai eu la preuve après coup – était un militant nationaliste, il a payé ça de sa vie.

Avec les autres Algériens nous n'avons jamais parlé de politique : trop dangereux pour eux.

Comment s’est passée votre permission ?

Je redécouvrais la France (on devait dire la Métropole puisque "l'Algérie, c'était la France") après 14 mois d'absence. Ma plus grande surprise a été le désintérêt de la majorité de mes interlocuteurs à propos de l'Algérie. Quand j'essayais de raconter les scènes peu glorieuses dont j'ai été le témoin, je rencontrais surtout le scepticisme, même chez certains de mes amis ; quand on me croyait, on s'étonnait que je puisse désapprouver les exactions de l'armée. Après tout, les Algériens récoltaient ce qu'ils avaient semé. Heureusement, les réactions de ma famille proche (un père cheminot, une mère femme de ménage) ont été formidables.

Qu’aimeriez-vous dire aux jeunes lycéens algériens et français qui travaillent sur la Guerre d’Algérie ?

Je voudrais avant tout les mettre en garde contre des réactions irréfléchies. Nous sommes en 2008, plus de 50 ans se sont écoulés depuis "mon aventure algérienne" et je crains que les lycéens d'aujourd'hui aient du mal à se remettre dans le contexte de l'époque. Il ne faut jamais juger le passé en faisant abstraction du contexte.

Je suis parti en Algérie en 1955. Il y a alors tout juste 10 ans que la guerre de 39-45 est terminée, un an que la guerre d'Indochine est finie (au moins pour les Français). Il faut se souvenir

  • que, 8 ans auparavant, le pain était encore rationné en France,
  • que le population était à 50% rurale, voire paysanne,
  • que pour beaucoup l'école se terminait à 14 ans avec pour tout bagage le Certificat d'Études Primaires (quand on l'obtenait : les illettrés étaient nombreux dans ma compagnie) ..

Comme je n'étais pas officier, j'ai eu l'occasion de côtoyer des jeunes de mon âge issus de la France d'en-bas, des fils de petits exploitants agricoles (quelques arpents de terre, quelques vaches à l'étable), des prolétaires de l'agriculture ou de la mine. J'ai connu des gars qui n'étaient jamais venus dans une ville un peu importante avant le jour de leur incorporation. La plupart n'avaient aucune culture politique ou historique, aucune idée de l'histoire de l'Algérie, ne savaient rien (ou avaient des connaissances erronées) de la religion musulmane. Les jeunes qui avaient 20 ans en 1954-56 étaient bien plus différents des lycéens d'aujourd'hui qu'ils l'étaient eux-mêmes des combattants de 1914 ! La plupart en voulaient à ceux par la faute desquels ils étaient venus en Algérie, il étaient prêts à le leur faire payer mais, pour eux, les coupables ce n'était pas les politiques, c'était les Arabes qui nous tiraient dessus, nous les Français qui leur avions apporté la civilisation et c'était aussi les Pieds Noirs qui faisaient "suer le burnous" et n'avaient qu'à se défendre tout seuls.

Avant de porter un jugement sur les uns et les autres, il faut prendre en compte tous ces paramètres.

Pour terminer je dirais que c'est aux Français de dénoncer les excès dont s'est rendue coupable l'armée française et c'est aux Algériens de faire également leur examen de conscience car leur guerre n'a pas été plus propre que la nôtre même s'ils avaient l'excuse de la justesse de leur cause et de la faiblesse de leurs moyens militaires.

Propos recueillis par E. Augris

6 commentaires:

S.Carrier . a dit…

Je tiens à rendre hommage à ce Monsieur qui a vraisemblablement bien cerné l'Algérie et les algériens des années 50. Il a un discours si humble et si humain...malgré l'aveu parfois de certaines attitudes... Ne plus savoir distinguer le bien du mal, cela doit être bien vrai!!
merci pour ce témoignage!

Maryh K. a dit…

merci à Susan qui m'a fait découvrir ce lien et ce témoignage. C'est très émouvant et l'on se rend compte à quel point l'histoire (enseignée) peut être faussée selon le point de vue (géographique, identitaire, temporelle) depuis lequel on regarde les choses. Je trouve votre témoignage d'une grande humilité (je ne sais pas moi-même comment j'aurais agi... je crois que l'on peut tous et toutes dire la même chose, et c'est courageux et méritoire que d'oser le dire et l'écrire. tous n'en sont pas capables. Il est si facile de juger quand on n'est pas confronté directement à une situation.
Bien chaleureusement,
Marie K.

M.AUGRIS a dit…

Merci pour votre commentaire.
Ce que nous dit ce témoignage c'est toute la complexité de l'histoire, si souvent réduite à des raccourcis simplistes.
E.A.

LP a dit…

Bjr
Ziamma je connais je suis retourné deux fois 2009 !
si tu lis encore ce blog donne contact
parisljm@aol.com ou parisljm50@gmail.com

bibi a dit…

la métropole avait aussi ses nombreux pauvres, ce n'est pas sans raison que l'abbé Pierre a oeuvré dès cette période. La victoire 39-45, les sinistrés, le retour des déportés et des prisonniers avaient vidé les caisses de la France qui recevait les produits de l'économie coloniale d'Afrique du Nord. Je pourrais vous témoigner aussi de la misere de villages "profonds" de notre France d'alors

bibi a dit…

Bien souvent les algériens "indigènes" et ceux "venus d'Europe méditerranéenne" ne s'entendaient pas si mal entre eux ; que se sont compris les métropolitains qui, d'1 ne voulaient pas du rapatriement des pieds noirs et de 2) les considéraient comme des arabes. Si, si. La politique des deux cotés a les mains entachés. J'ai découvert que le fameux accent pied noir, les algériens l'ont aussi. Il n'y a pas mieux comme contrat d'entente cordiale, le couscous ! Aujourd'hui je suis étonnée de lire sur les registres d'Etat Civil Français d'Algérie d'avant 1905, beaucoup d'actes de vie avec des noms et prénoms arabes... preuve que l'intégration n'était pas refusée