mardi 1 avril 2008

8 mai 1945: fin d'une guerre,
début d'une autre?

Capitulation de l'Allemagne et fin de la seconde guerre mondiale, c'est sûrement la première chose qui vient à l'esprit de la plupart des gens, essentiellement les Européens bien-sûr. Car pour ce qui est des Algériens, eux retiennent avant tout les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata dans le Constantinois. Alors qu'une guerre vient de se terminer, une autre s'annonce probablement ce 8 mai 1945: celle de l'indépendance de l'Algérie.




Vue de Sétif à l'époque coloniale
I/Une répression impitoyable

A/Contexte et origines du drame

Le prestige de la France en tant que puissance coloniale a été affaibli avec la défaite de 1940, puis lors du débarquement allié de novembre 1942, où les États-Unis ont diffusé en masse la Charte de l'Atlantique, document qui condamne le colonialisme. Cette hostilité des Américains vis-à-vis de la présence coloniale française a renforcé les revendications nationalistes qui sont alors représentées par Messali Hadj, le chef du principal mouvement nationaliste algérien ( le Parti du Peuple algérien, PPA) et Ferhat Abbas, dirigeant des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML). Ce dernier défend une Algérie indépendante plus ou moins associée à la France.




Le 7 mars 1944, le gouvernement provisoire d'Alger publie une ordonnance qui octroie la citoyenneté française à 60 000 musulmans mais les indépendantistes du PPA et de l'AML jugent ce geste très insuffisant et tardif. Ils espèrent alors beaucoup de la première réunion de l'Organisation des Nations Unies à San Francisco, le 29 avril 1945.


Mais Messali Hadj est arrêté en avril 1945 et déporté le 23 à Brazzaville (capitale de la République du Congo), peu de temps après avoir été désigné comme le leader du peuple algérien lors du congrès des AML. Cette provocation des autorités françaises sème la consternation chez les musulmans qui multiplient les manifestations nationalistes en faveur de sa libération.
Le 1er Mai à Alger, une manifestation du PPA clandestin est organisé. Pour la première fois le drapeau des indépendantistes, l'étendard vert et blanc frappé de l'étoile et du croissant, est arboré en public. Plusieurs morts sont à déplorer.
Le 8 mai, jour de l'armistice, le même scénario se reproduit. Mais cette fois la répression est plus brutale.

B/ Le 8 mai

Le 8 mai 1945, à Sétif, les nationalistes algériens du PPA (Parti du Peuple algérien, interdit) de Messali Hadj (en résidence surveillée) et des AML (Amis du Manifeste et de la Liberté) de Ferhat Abbas organisent un défilé pour célébrer la chute de l’Allemagne nazie et réclamer le droit à la liberté.
Il ne faut pas oublier qu'à cette victoire sur le IIIe Reich et sur le fascisme ont contribué, à côté des alliés –Soviétiques, Américains et Anglais pour la plupart – de nombreux « indigènes » venus d’Afrique noire et du Maghreb, enrôlés dans les armées régulières françaises. Colonisés, ces combattants espéraient que leurs peuples bénéficieraient eux aussi de cette liberté chèrement acquise pour sortir du statut colonial et devenir des citoyens de leur propre patrie.
Le jour de la capitulation du III Reich, des cérémonies sont donc prévues en Algérie comme partout en France. Les militants reçoivent pour consignes de ne pas porter d'armes, ni d'arborer le drapeau algérien. Les drapeaux alliés sont en tête. Lors du défilé, des pancartes portant des slogans tels que « Libérez Messali », « Vive l’Algérie libre et indépendante », « A bas le fascisme et le colonialisme » sont déployées.
Mais dans le Constantinois, c’est le drame.
A Sétif, le cortège se rendant au monument aux morts connaît une effroyable mêlée.
Tout dérape quand un jeune scout prénommé Saal Bouzid refuse de baisser le drapeau algérien qu’il porte ; il est abattu par un policier. Cela déclenche l’émeute. La colère des manifestants se retourne contre les Français et fait en quelques heures 28 morts chez les Européens, dont le maire qui a cherché à s'interposer.
Le mouvement s'étend très rapidement. Le même jour, à Guelma (sous-préfecture agricole du même Constantinois qui compte 3346 européens pour 14 409 musulmans), la manifestation pacifique organisée par les militants nationalistes, drapeaux algériens et alliés en tête, est arrêtée par le sous-préfet André Achiary (un ancien policier qui finira dans les mouvements contre-terroristes) qui bloque le cortège se rendant au monument aux morts et exige que soient jetés les drapeaux algériens brandis en même temps que les drapeaux tricolores.
Tout à coup, il sort son revolver et tire en l’air. Immédiatement les gendarmes et les policiers l’imitent. Un musulman est tué. Ce qui engendre une panique. Mais contrairement à Sétif, il n’y a pas d’émeute et aucun européen n’est tué. Achiary décrète le couvre-feu et fait armer la milice des colons. Celle –ci dresse la liste des musulmans «à juger», autrement dit à éliminer. Ses victimes se compteront par dizaines. Le but est de supprimer tout Arabe susceptible de jouer un rôle politique ou économique.
Toutes ces exécutions ont lieu sur ordre du sous-préfet (la répression est supervisée par le général Duval, commandant de la division de Constantine) sans autre forme de jugement; les corps sont dissous dans la chaux vive. Des algériens sont jetés vivants d’une hauteur de 300 à 400 mètres dans les gorges de Kerrata. De plus, un officier musulman (un des rares de l’armée française qui n'en compte qu'une centaine) se suicide «ne pouvant plus supporter ce spectacle».

C/Bilan humain du massacre

Le bilan officiel des opérations de répression, selon le gouvernement français est fixé arbitrairement à 1500, ce qui suscite l'incrédulité.
Ce qui est incontestable, c'est que ces massacres ont fait plusieurs milliers de victimes, sans doute pas autant que les 45 000 déplorées dans les discours officiels algériens, mais probablement entre 15 et 20 000. Le caractère imprécis de ces données illustre d'ailleurs ce que ces massacres ont eu de violent et d'odieux. Les efforts pour faire disparaître leurs traces rendent aujourd'hui impossible un bilan humain un tant soit peu précis. Dans cet événement sanglant, les historiens voient aujourd'hui le prologue de ce qui allait être la guerre d'Algérie.

II/ La Reconnaissance du massacre


La relation entre les deux pays a été déséquilibrée depuis 1830 par la conquête et la colonisation française, puis de nouveau très gravement perturbée par les révoltes et les répressions, d'abord en mai 1945, puis de 1954 à 1962. Cependant, l'indépendance de l'Algérie acceptée par la France en 1962 semblait permettre un apaisement, qui avait été concrétisé jusqu'en 1990.
Or le progrès de l'histoire a été de plus en plus perturbé, en Algérie et en France, par la résurgence de la mémoire du passé et par son utilisation dans des luttes politiques internes, à partir de la transformation soudaine de la vie politique algérienne.


A/De 1990 à nos jours: un retour de mémoire


La mémoire du 8 mai 1945, concernant les massacres de Sétif et Guelma, a été longtemps occultée en France alors qu'elle était exaltée par les nationalistes algériens.
C'est en 1990 que fut créée la fondation du 8 mai 1945 par l'ancien ministre Bachir Boumaza, natif de Kerrata au nord de Sétif.

La fondation s'est donnée pour objectifs de "réagir contre l'oubli et réanimer la mémoire, démontrer que les massacres de Sétif sont un crime contre l'humanité et non un crime de guerre comme disent les français", pour " obtenir un dédommagement moral". Ainsi, l'histoire a été mobilisée au service de la mémoire et de la politique au lieu d'être reconnue comme un but propre.

Le président Bouteflika a choisi la première voie, en suggérant un acte de repentance à la France dans son discours du 15 juin 2000 à l'Assemblée nationale française: " [...] Que vous ressortiez des oubliettes, du non-dit, la Guerre d'Algérie, en la désignant par son nom, ou que vos institutions éducatives s'efforcent de rectifier, dans les manuels scolaires, l'image parfois déformée de certains épisodes de la colonisation, représente un pas important dans l'oeuvre de vérité que vous avez entrepris, pour le plus grand bien de la connaissance historique et de la cause de l'équité entre les hommes".
L’ancien président Jacques Chirac a longtemps fait semblant de ne pas avoir compris cette demande, mais la négociation d'un traité d'amitié entre la France et l’Algérie semble en avoir fait une condition impérative du côté algérien.
Le 27 février 2005, le discours prononcé à Sétif par l'ambassadeur de France a paru apporter une première concession française à la demande algérienne, moins d'une semaine après le vote d'une loi mémorielle favorable à la mémoire des Français et des Français musulmans d'Algérie. D'ailleurs un processus de rapprochement franco-algérien tendant à la signature d'un traité d'amitié s'est mis en route, mais n'a pas encore abouti. Contrairement à ce qui était annoncé, l'année 2005 fût celle de la désillusion, et 2006 ne semblait pas mieux partie.

B/ Un traité d'amitié franco-algérien ?

L'histoire diplomatique des relations franco-algérienne et du futur traité n'est pas facile à faire, à cause de son caractère confidentiel. On sait néanmoins que le rapprochement franco-algérien s'est d'abord traduit par la décision de faire de l'année 2003 l'année de l'Algérie en France pour rapprocher les deux peuples avant de rapprocher les deux Etats.
Un peu plus d'un an après la visite de l'ancien président Jacques Chirac en 2003, celui-ci retourna rendre visite à son homologue algérien, le président Bouteflika, pour le féliciter de sa victoire, le 15 avril 2004.


C'est alors que les événements se sont accélérés. En effet, Monsieur Chirac avait annoncé la signature d'un traité d'amitié franco-algérien inspiré du traité franco-allemand pour l'année suivante. D’autre part il a voulu mettre fin à la "guerre" franco-française d'Algérie par la loi donnant satisfaction aux principales revendications morales et matérielles de l' ensemble des rapatriés.

Du côté algérien, le président Bouteflika a répondu à son homologue français en des termes soigneusement choisis: " Ce sacrifice n'a pas été vain puisqu'il a conduit en définitive à la fin de l'ère du colonialisme et permis à tous ces pays, qui avaient fourni des contingents pour participer à ces combats et aux libérations qui les ont couronnées, d'accéder à leur tour à l'indépendance et de connaître enfin la liberté".
Dans le cadre des " perspectives nées du voyage historique effectué par le président de la République en Algérie", le gouvernement Raffarin avait déposé le 10 mars 2004 un projet de loi " portant reconnaissance de la Nation et une contribution nationale en faveur des français rapatriés". Ce projet ne consacrait qu'un seul article à leurs revendications mémorielles et les cinq articles suivants à des indemnisations complémentaires.

Mais ceci ne dura pas longtemps. En effet, à la suite de nombreuse critiques au sein du gouvernement français et algérien, une nouvelle version, le 16 décembre 2004,a été adoptée par le Sénat. Enfin, le 10 février 2005, l'Assemblée nationale adopta sans modification le texte modifié par le Sénat, qui devint la loi du 23 février 2005.

C/ La contradiction entre les deux politiques mémorielles de la France

La loi du 23 février 2005 suscita aussitôt une contestation du juriste Thierry Le

Bars et de l'historien Claude Liauzu. Eux et d'autres historiens dénoncèrent l'article 4, qui correspondait aux programmes de recherche universitaire [...], aux programmes scolaires [...]. Puis en tirait la conséquence que celui-ci remettait en cause la neutralité scolaire et le respect de la liberté de pensée qui est au coeur de la laïcité. Depuis cet article a été abrogé.
Mais les algériens réagirent. En effet, le 8 mai, le président Bouteflika haussa brutalement le ton dans son discours de commémoration à Sétif: " Les massacres du 8 mai 1945 étaient-ils la récompense des Algériens pour avoir défendu héroïquement la France [...] ? Qui ne se souvient des fours de la honte installés par l'occupant dans la région de Guelma [...] ? Ces fours étaient identiques aux fours crématoires des nazis". C'est la première fois depuis l'indépendance que l'Etat algérien demande officiellement à l'Etat français de reconnaître ses crimes coloniaux et de demander pardon pour les souffrances imposées au peuple algérien.

A la fin 2006, le projet de traité d'amitié franco-algérien, présenté par le gouvernement français comme naturel en 2004, semble ajourné pour une durée imprévisible. Pour ceux qui connaissaient l'histoire de la revendication algérienne de repentance de la France depuis 1990, cet échec au moins temporaire n'a rien de surprenant: ce qui est surprenant, c'est l'optimisme démesuré affiché par la partie française en 2004, et son inconscience apparente de la contradiction entre la loi du 23 février 2005 et de la revendication algérienne, dont le président Bouteflika a fait à partir du 8 mai 2005 la condition impérative à la conclusion du traité.
Cette condition est-elle acceptable? La signature d'un traité unilatéral va-t-il beaucoup plus loin que les accords bilatéraux d' Evian? Il appartiendra aux politiques et aux citoyens français d'en décider à partir d'une réflexion plus sérieuse et plus lucide que celle qu'ils ont eue ou n'ont pas eue, jusqu'à présent sur cette question capitale.

Travail réalisé par Justine et Ghizlaine

Sources:
-Article Le Monde: Lundi 9 mai 2005
-Historia n° 695, novembre 2004
-Article Libération: samedi 7 et dimanche 8 mai 2005
-L'Histoire n°318, mars 2007

-Témoignage de Aziz Bedaoud (pour la seconde partie)